Seul dans Berlin, de Hans Fallada

jeudi 9 septembre 2004.
 

Enfin reparu en 2002, "Seul dans Berlin" est un classique de la littérature allemande au 20e siècle. Primo Levi disait de ce roman qu’il était "l’un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie". Je dirais, pour ma part, que c’est avant tout un immense livre sur l’absence presque totale de résistance allemande au nazisme.

 
Hans Fallada, de son vrai nom Rudolf Ditzen, était un auteur à succès de romans populaires, aujourd’hui nous dirions un auteur de best-sellers. Bien qu’il ait fréquenté le milieu expressionniste berlinois, il n’a jamais vraiment appartenu à l’avant-garde, et il s’est même tourné un temps vers la littérature pour enfants. Son pseudonyme, Ditzen-Fallada le tire d’ailleurs d’un conte de Grimm.

Morphinomane, alcoolique, Fallada alterne les moments de dépression et de créativité. En 1935, les nazis interdisent ses livres, qui ne brillent pourtant pas par un engagement retentissant ; bien qu’il soit de la génération des Erich Maria Remarque et des Heinrich Mann (frère de Thomas et auteur de "Professeur Unrat"), Hans Fallada n’a pas leur ambition sociale ni politique. Dès lors, il cesse toute activité visible, et se réfugie dans un exil intérieur que la drogue seule lui rend supportable.

Tout le monde n’était pas fait pour résister - lui moins qu’un autre, mais au moins il ne s’est jamais compromis. Après-guerre, il est bien vu du régime est-allemand, devient maire de sa petite ville et se remet à écrire. C’est alors (1947) qu’il publie son meilleur livre, "Seul dans Berlin", titre original : "Jeder sterbt für sich allein", ce qui signifie littéralement : "Chacun meurt pour soi seul" - titre autrement plus clair et véritable manifeste.

Car ce que raconte le roman, c’est exactement cela : quelle que soit sa trajectoire personnelle, quels que soient ses choix, chacun meurt pour soi seul, et c’est la seule forme de résistance encore possible dans un régime tel que le IIIème Reich.

"Seul dans Berlin" commence en mai 1940, lorsque le Reich célèbre sa victoire sur la France. Dans un immeuble banal d’une rue banale de Berlin, les destins des habitants sont déjà tous tracés : il y a la famille Persicke, des nazis purs et durs, dont les trois fils sont soit SS soit Hitlerjugend. Il y a Madame Rosenthal, la vieille veuve dont le sort tragique est scellé. Il y a le vieux magistrat Fromm, qui a chosi la solitude pour ne pas se compromettre. Il y a Borkhausen, le mouchard, nazi par intérêt, prêt à dénoncer n’importe qui pour de l’argent.

Il y a surtout le vieux couple Quangel, qui vient de perdre leur fils au front, et qui, ayant cru en 1933 que Hitler était celui dont l’Allemagne avait besoin pour redresser le pays, comprennent enfin l’horreur du régime, et décident, dans leur coin, de résister activement. Ce qu’ils font, en écrivant à la main des tracts qu’ils déposent clandestinement dans la ville. Ils font cela pour se libérer, pour se racheter, pour jouir, une dernière fois avant de mourir, d’une vraie liberté, dans un pays où il n’y en a plus. Ils font cela aussi en espérant que d’autres qu’eux ouvriront les yeux, feront circuler les tracts, partageront au moins en pensée, au moins un instant, leur refus du nazisme. Les Quangel sont vieux, pauvres, seuls au monde, ils n’ont rien à perdre que leur vie et leur maigre confort - ils décident de sauver ce qu’il reste à sauver : leur conscience.

A côté des habitants de l’immeuble, gravitent d’autres personnages importants : Eva Kluge la postière, qui tente de reconstruire dignement sa vie au milieu des ruines ; Enno, son ex-mari, un homme à femmes faible et corrompu, victime prédestinée des nazis ; Trude, l’ex-future belle-fille des Quangel, qui accepte le martyre par amour ; Escherich, enfin, le commissaire de police intégré dans la Gestapo, un personnage complexe et central - son affrontement à distance avec le vieux Otto Quangel est poignant.

Dans un style simple et direct, Fallada dénoue les fils du destin sans emphase, même avec une pointe d’ironie qui rend les personnages complètement crédibles et humains ; même les plus méchants (les Persicke), les plus minables (Enno Kluge) ou les plus méprisables (Borckhausen) ont une âme. Sans être un roman psychologique, "Seul dans Berlin" dresse des portraits saisissants de réalisme, et d’une complexité d’autant plus déroutante qu’elle se situe dans un contexte terrifiant.

Fallada ne tire aucune thèse de son roman (écrit en Allemagne de l’Est en 1947, ce n’est pourtant pas un livre d’inspiration communiste). Un peu comme Simenon il regarde les uns et les autres se débattre avec leur destinée ; il n’y a pas de suspense, la fin est connue : pour les Quangel ce sera l’arrestation et l’exécution. C’est ce qui le rend crédible et d’autant plus réel. Le moment où Quangel et Escherich se retrouvent face-à-face, est un des rares - et d’autant plus forts - moments "politiques" :

"Que vous êtes-vous imaginé ? Vous, simple ouvrier, vous avez voulu combattre le Führer, derrière lequel se dressent le Parti, l’armée, les S.S. ?... Le Führer, qui a déjà vaincu la moitié du monde et qui, dans un an ou deux, sera venu à bout de notre dernier ennemi ? C’est ridicule ! Vous auriez dû savoir en commançant que vous n’aviez aucune chance. C’est comme si un moucheron voulait lutter contre un éléphant. Je ne comprends pas cette erreur, de la part d’un homme raisonnable comme vous.
— Non, vous ne comprendrez jamais. Peu importe qu’un seul combatte ou dix mille. Quand on se rend compte qu’il faut lutter, la question n’est pas de savoir si l’on trouvera quelqu’un à ses côtés. Il fallait que je lutte, et je suis prêt à recommencer. (...)
— Nous allons établir un procès-verbal. Je suppose que vous maintenez vos déclarations ?
— Je les maintiens.
— Et vous vous rendez compte de ce qui vous attend ? Une détention très longue, la mort peut-être ?
— Oui je sais ce que j’ai fait. Et j’espère que vous aussi savez ce que vous faites, monsieur le commissaire ?
— Quoi donc ?
— Vous travaillez pour un assassin, vous lui livrez sans cesse de nouvelles victimes. Et vous le faites pour de l’argent. Il est probable que vous n’ayez même pas foi en lui. Non, vous n’y croyez certainement pas ! C’est seulement pour de l’argent." Il se trouvaient encore une fois face-à-face. De nouveau, le commissaire bassa les yeux.
— Je vais chercher le secrétaire, dit-il pour dissimuler sa gêne.

Ici, on voit bien comment Escherich est énervé, il aurait voulu que Quangel soit un imbécile, ou un "asocial" comme on disait alors, mais non : c’est un homme pondéré, qui a tout extérieurement du "bon allemand". Ce vieux contremaître, inculte mais intelligent, pas fanatique, et qui n’a pas peur de la mort, lui échappe. En fait, ce n’est pas avec ses dérisoires tracts que Quangel était dangereux. C’est à partir de son arrestation que Quangel devient un résistant efficace. Quangel est libre, enfin, et c’est Escherich qui reste prisonnier. Quangel est arrêté, il sait qu’il va mourir dans d’atroces conditions mais il a gagné. Au moins contre Escherich.

Chaque acteur de "Seul dans Berlin" se retrouve, une fois au moins, seul avec lui-même, et fait son choix. Le fait que Fallada nous présente ces moments dans la plus grande simplicité, et nous rende évident le sort qui les attend un par un, m’a bouleversé. C’est pour cela, probablement, que Primo Levi parlait de livre sur la résistance. Car il ne faut pas entendre le terme "résistance", sans "R" majuscule d’ailleurs, comme un mouvement, encore moins comme une force collective et coordonnée, qu’elle fût civile ou militaire. Non, ce que l’on peut appeler "résistance", c’est ici la faculté de décider de son destin. Être contre les nazis, ou bien être avec. Mais être contre, dans le Reich en 1940, cela signifie automatiquement une chose : la mort.

Pour que dans le futur - parce que les personnages, au fond, savent bien que le Reich ne durera pas mille ans - on puisse dire, que pas tous les allemands étaient des salauds. Presque tous, mais pas tous.

Il explique également, avec des mots simples, comment des Persicke, des Borckhausen et des Escherich ont participé à la machine de mort du nazisme. La moitié au moins du récit est consacrée à cette machine de mort, interrogatoires, tortures, humiliations, exécution. Sans complaisance, par petites touches successives et avec sobriété, Fallada ne nous épargne aucun épisode de la lente descente aux enfers - et de la délivrance finale - des époux Quangel, Anna et Otto.

Pour finir - je pourrais en parler des heures, tellement ce livre m’a remué - je laisse une dernière fois la parole à Fallada. Voici une autre conversation éloquente, entre deux personnages annexes, des ex-amis, qui se retrouvent par hasard (Hergesell le brave type, et Grigoleit le militant clandestin) :

"Mon bonheur ne fait de tort à personne, murmura Karl Hergesell d’un air gêné.
— Si, tu es un voleur ! Tu enlèves des fils à leur mère, des hommes à leur femme, aussi longtemps que tu tolères qu’on les fusille par milliers chaque jour et que tu ne remues pas le petit doigt pour faire cesser le carnage. Tout cela, tu le sais parfaitement, et je me demande si au fond tu n’es pas pire qu’un nazi bon teint. Les nazis sont trop bêtes pour savoir quel crime ils commettent. Mais toi, tu le sais, et pourtant tu ne fais rien pour t’y opposer.
— Nous voici à la gare, Dieu merci, dit Hergesell en déposant sa lourde valise. Je n’ai plus envie de me laisser engueuler. Si nous étions restés ensemble plus longtemps, tu aurais fini par découvrir que ce n’est pas Hitler, mais moi, Hergesell, qui suis cause de la guerre.
— Cest bien vrai. Au sens figuré naturellement. A bien y regarder, seule ta tiédeur a tout rendu possible."

Fallada le non-résistant, Fallada qui n’était pas et qui jamais ne fut nazi, s’inflige une autocritique dans ce fragment de conversation. Il pose aussi LA question, terrible, "et moi, quel destin aurais-je choisi ?".



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